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Saturnisme et mélancolie

Julie Bordenave

 (…) Autre temps fort du festival, le projet de Karl van Welden, sublime mise en contexte du caractère insulaire (SATURN I). Au beau milieu des dunes, huit postes d’observation dans des cabanons perchés invitaient le spectateur à observer des performances disséminées dans le paysage, par le biais de jumelles et de longues vues. Des saynètes singulières, intégrant le plus souvent la présence de performeurs ; parfois de simples focus sur une nature ondulant au gré du vent, comme une respiration entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, un raccourci saisissant entre l’immensité et le détail scruté à la loupe, mêlant les temporalités. Des personnages absorbés, absents à eux-mêmes, poursuivant inlassablement un but connu d’eux seuls, composent des images à la beauté stupéfiante : cette femme stoïque à côté d’un ressac déchaîné à ses pieds, semblant attendre, en bordure d’un certain bout du monde ; le mouvement perpétuel de cet homme à l’ascension de son rocher, transe enivrante d’un Sisyphe cerné par la ronde tournoyante des oiseaux marins ; cet autre, perdu dans la lande, creusant sans relâche le sol avec sa pelle… Une communication intime et éphémère, un instant volé et qui pourtant s’étire dans le temps, instaurant entre l’observant et l’observé une relation secrète et profonde.
 
Saturn I prend place dans le cadre d’un projet entamé par Karl van Welden en 2006 : PLUTON (performance pour un seul spectateur, dans la pénombre d’un endroit clos), MERCURE (création dans une friche industrielle), MARS (séquence vidéo)… Une constellation de planètes, comme autant de connexions invisibles entre des entités pluridisciplinaires, questionnant la présence humaine dans l’univers ; l’errance de solitudes forcenées, une mosaïque humaine où les individus tenteraient de s’affranchir d’une place qui leur serait assignée. SATURN I emprunte tant à un certain patrimoine mythologique – l’influence supposée de la planète Saturne sur les caractères mélancoliques - qu’aux théories de Michel Foucault –aliénationetsolitude de l’homme face au système carcéral, hétérotopies – pour évoquer le sort d’individualités perdues dans l’immensité d’un paysage, comme dépassés par un contexte dont ils seraient à la fois actant et instrument, sujet et objet. C’est en 2010 que Karl van Welden a mûri le projet SATURN sur l’île de Terschelling, dans le cadre des Ateliers Oerol : proposés à de jeunes compagnies, ces workshops sur deux ans se présentent comme un laboratoire, prétexte à toutes les expérimentations. « Le projet de Karl – une scénographie de paysage, entre l’art vivant et l’art plastique – est, à mon sens, un très bon exemple de ces nouvelles esthétiques que nous souhaitons développer dans l’espace public, qu’il soit urbain ou rural », étaie Kees Lesuis. (...)

Julie Bordenave (www.mouvement.com)
Date de publication : 19/07/2011
Terschelling, Nederland, Oerol 2011